L’Art de retenir

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L’effet de test : se poser des questions plutôt que relire

Relire donne le sentiment de savoir ; se tester fait retenir. Trois travaux de référence (2006, 2011, 2013), leurs résultats et leurs limites.

Publié le · 5 min de lecture

Vous venez de relire votre chapitre pour la troisième fois. Les phrases vous semblent familières, les schémas aussi, et vous refermez le cahier avec la sensation agréable de « tout savoir ». Le lendemain, face à une feuille blanche, il ne reste presque rien. Ce décalage entre ce que l’on croit savoir et ce que l’on sait vraiment est l’un des résultats les plus solides de la psychologie de l’apprentissage.

Une expérience simple, un résultat dérangeant

En 2006, Henry Roediger et Jeffrey Karpicke publient dans Psychological Science une étude devenue classique (DOI). Des étudiants lisent de courts textes en prose. Certains les étudient plusieurs fois de suite ; d’autres les étudient une fois, puis s’exercent à en rappeler le contenu par écrit, sans le texte sous les yeux, et ce à plusieurs reprises.

Le test final tombe à des délais différents. Cinq minutes après, ceux qui ont relu s’en sortent mieux. Mais deux jours plus tard, puis une semaine plus tard, la situation s’inverse : ceux qui se sont testés se souviennent nettement plus. Ce retournement est le cœur de l’affaire. Relire paie tout de suite et s’évapore vite ; se tester coûte plus d’effort sur le moment et dure davantage.

Les chercheurs parlent d’« effet de test » (testing effect) ou, plus justement, de pratique de récupération : le fait d’aller chercher une information en mémoire la renforce, au lieu de simplement la mesurer.

L’illusion de maîtrise

Pourquoi la relecture séduit-elle autant ? Parce qu’elle produit de la fluidité. Un texte déjà lu se parcourt facilement, et notre cerveau interprète cette facilité comme un signe d’apprentissage. Reconnaître n’est pourtant pas rappeler : devant la page, tout paraît évident ; sans la page, il faut reconstruire.

Dans l’étude de 2006, les participants avaient d’ailleurs jugé les conditions de relecture plus efficaces que celles de test, alors que c’était l’inverse à long terme. Plus largement, des enquêtes menées auprès d’étudiants, dont celle de Karpicke, Butler et Roediger en 2009 (Memory), montrent que la relecture reste la stratégie la plus répandue, loin devant l’auto-interrogation.

Se tester plutôt que cartographier

On pourrait objecter que relire n’est qu’une stratégie parmi d’autres, et que des méthodes plus actives, comme les cartes conceptuelles, feraient mieux. C’est la question posée par Karpicke et Janell Blunt dans Science en 2011 (DOI). Des étudiants apprennent des textes scientifiques, soit en s’exerçant à rappeler ce qu’ils ont lu, soit en construisant une carte conceptuelle en gardant le texte sous les yeux.

Une semaine plus tard, la récupération l’emporte, y compris sur des questions qui demandent de faire des inférences, donc pas seulement de réciter. Cela rend difficile l’argument selon lequel le test ne servirait qu’à la mémorisation « par cœur ». Les auteurs ne disent pas pour autant que les cartes sont inutiles : la comparaison porte sur ce protocole précis, avec ces matériaux et ces délais.

Ce que dit la grande revue de 2013

Pour situer l’effet de test parmi les autres techniques, John Dunlosky et ses collègues ont passé en revue dix méthodes d’étude dans Psychological Science in the Public Interest (DOI). Ils évaluent, pour chacune, la solidité des preuves et la diversité des contextes testés. Verdict : les tests pratiques (practice testing) et la pratique espacée obtiennent la meilleure note d’utilité. À l’autre bout, le surlignage, la relecture et le résumé sont jugés peu utiles, du moins tels que les étudiants les pratiquent d’ordinaire.

Pour la pratique espacée, vous pouvez relire notre article sur la courbe de l’oubli d’Ebbinghaus, qui explique pourquoi l’oubli suit ce rythme et ce que la courbe permet (ou non) de conclure.

Ce qu’on ne peut pas conclure

Trois réserves, pour ne pas faire dire au test plus qu’il ne dit.

  • Le délai compte. Si votre examen a lieu dans dix minutes, relire peut suffire. L’avantage du test se voit sur la durée.
  • Les matériaux complexes font débat. En 2015, Tamara van Gog et John Sweller ont soutenu que l’effet s’affaiblit quand le contenu comporte beaucoup d’éléments étroitement liés ; Karpicke et Aue ont répondu la même année que l’effet subsiste avec des matériaux complexes. Le débat n’est pas tranché dans le détail.
  • Les conditions de laboratoire ne sont pas une salle de classe. Beaucoup d’études portent sur des étudiants et des textes courts. Les résultats sont cohérents, mais leur transposition à chaque discipline demande du discernement.

Enfin, se tester ne dispense pas de comprendre. Il faut avoir étudié d’abord ; le test intervient pour consolider, pas pour découvrir.

À essayer dès ce soir

Prenez une page que vous devez retenir : un paragraphe de cours, une liste de vocabulaire, un article.

  1. Lisez-la une seule fois, attentivement.
  2. Fermez le support et écrivez, de mémoire, tout ce dont vous vous souvenez. Les trous sont normaux, et même utiles.
  3. Rouvrez la page et corrigez en couleur ce qui manquait ou était faux. Cette correction compte : le retour sur les erreurs fait partie de la méthode.
  4. Recommencez le lendemain, sans relire avant.

Faites la même chose avec une deuxième page, mais en la relisant trois fois. Quelques jours plus tard, rédigez ce que vous retenez de chacune. Votre propre comparaison vaudra moins qu’une étude contrôlée, mais elle vous montrera, à petite échelle, ce que les chercheurs ont mesuré.

Retenir demande un peu d’inconfort : celui de chercher une réponse qui ne vient pas tout de suite. C’est précisément ce moment-là qui travaille.

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