L’Art de retenir

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Ce que dit la recherche

La courbe de l’oubli d’Ebbinghaus : ce qu’elle dit vraiment

En 1885, Hermann Ebbinghaus mesure son propre oubli avec des syllabes absurdes. Ce que montre sa célèbre courbe, et ce qu’on lui fait dire à tort.

Publié le · 5 min de lecture

Imaginez un jeune docteur en philosophie, à Berlin, qui passe ses soirées à réciter à voix haute des listes comme « DAX, BOK, YAT, ZEP… ». Pas pour le plaisir : pour mesurer, montre en main, combien de temps il lui faut pour les apprendre, puis pour les réapprendre quelques heures ou quelques jours plus tard. Cet homme s’appelle Hermann Ebbinghaus, et le livre qu’il publie en 1885, Über das Gedächtnis (« Sur la mémoire »), est le premier à traiter la mémoire comme on traite la chute des corps : par l’expérience et la mesure.

On en a surtout retenu une image, la fameuse « courbe de l’oubli ». Elle circule partout, souvent avec des pourcentages inventés. Regardons ce qu’elle dit vraiment.

Une expérience menée sur un seul cobaye : lui-même

Ebbinghaus voulait étudier la mémoire « pure », sans que le sens des mots ne vienne aider. Il fabrique donc des syllabes sans signification, construites sur le modèle consonne-voyelle-consonne, et les regroupe en listes. Le seul sujet de l’expérience, c’est lui, pendant des mois, dans des conditions aussi régulières que possible : mêmes heures, même rythme de lecture, même façon de réciter.

Sa mesure est astucieuse. Plutôt que de demander « combien de syllabes vous rappelez-vous ? », il note le temps nécessaire pour réapprendre une liste jusqu’à la réciter sans faute. Si la première fois il lui a fallu 1 000 secondes et la seconde fois 420, il a « économisé » 58 % du travail. C’est ce qu’il appelle la méthode des économies (Ersparnis). Une trace en mémoire peut exister même quand on ne parvient plus à se rappeler quoi que ce soit : elle se voit au fait qu’on réapprend plus vite.

Ce que montre la courbe

Voici les économies qu’il obtient selon le délai entre l’apprentissage et le réapprentissage :

Courbe de l’oubli d’Ebbinghaus : économies au réapprentissage de 58 % après 20 minutes à 21 % après 31 jours

Délai Économie au réapprentissage
20 minutes environ 58 %
1 heure environ 44 %
9 heures environ 36 %
1 jour environ 34 %
2 jours environ 28 %
6 jours environ 25 %
31 jours environ 21 %

Deux choses sautent aux yeux. D’abord, l’essentiel de la perte arrive très vite : dans la première heure, près de la moitié du bénéfice s’est envolée. Ensuite, la courbe s’aplatit : entre le sixième et le trente et unième jour, il ne perd presque plus rien. Ce qui a survécu aux premiers jours a de bonnes chances de rester.

En 2015, deux chercheurs de l’université d’Amsterdam, Jaap Murre et Joeri Dros, ont refait l’expérience avec un sujet qui a passé 70 heures à apprendre et réapprendre des listes. Leurs résultats, publiés dans PLOS ONE, ressemblent de près à ceux d’Ebbinghaus, avec un détail intéressant : la courbe n’est pas parfaitement lisse et remonte légèrement autour de 24 heures. Le sommeil y est peut-être pour quelque chose, mais l’étude ne permet pas de le trancher.

Ce que la courbe ne dit pas

C’est ici que les infographies dérapent. On lit souvent qu’« on oublie 70 % de ce qu’on apprend en 24 heures ». Ce chiffre ne vient pas d’Ebbinghaus, et il mélange deux choses :

  • La courbe mesure des économies, pas un rappel. 34 % d’économie au bout d’un jour ne veut pas dire « je me souviens de 34 % ». Cela veut dire que réapprendre coûte un tiers de moins qu’apprendre.
  • Le matériel était volontairement dépourvu de sens. Ebbinghaus le savait : il a comparé ses listes à des strophes du Don Juan de Byron, qu’il apprenait bien plus vite qu’une suite de syllabes. Un cours compris, relié à ce que l’on sait déjà, s’oublie beaucoup plus lentement.
  • Le sujet était unique, et très entraîné. La forme générale de la courbe a été retrouvée maintes fois ; les chiffres exacts, eux, dépendent de la personne et du matériel.

À l’autre bout de l’échelle, le psychologue Harry Bahrick a interrogé en 1984 des centaines d’adultes sur l’espagnol appris au lycée, parfois cinquante ans plus tôt (Journal of Experimental Psychology: General). Leur connaissance baissait pendant les premières années, puis se stabilisait pour des décennies. Bahrick parle de « permastore » : une partie de ce qui a été bien appris, et révisé sur plusieurs années, ne s’efface presque plus.

La vraie leçon : répéter au bon moment

La découverte la plus utile d’Ebbinghaus n’est d’ailleurs pas la courbe elle-même, mais une remarque qu’il fait un peu plus loin dans le livre. Il compare deux façons de travailler une même liste : tout répéter le même jour, ou étaler les répétitions sur plusieurs jours. Résultat : à effort égal, les répétitions étalées tiennent bien mieux. C’est la première mesure de ce que l’on appelle aujourd’hui l’effet d’espacement, l’un des résultats les plus solides de toute la psychologie de l’apprentissage.

La courbe explique pourquoi. Chaque révision « remet le compteur » plus haut, et la pente suivante est plus douce que la précédente. On peut donc espacer de plus en plus les révisions : le lendemain, trois jours après, une semaine, un mois.

On n’apprend pas une fois pour toutes : on réapprend, de moins en moins, jusqu’à ce que ce ne soit plus nécessaire.

Un petit essai à faire cette semaine

Prenez vingt mots d’une langue que vous apprenez, ou vingt dates d’un programme d’histoire. Apprenez-les jusqu’à pouvoir les réciter sans erreur, en notant le temps que cela vous a pris. Puis :

  1. le lendemain, testez-vous sans regarder, et réapprenez ce qui manque ;
  2. trois jours plus tard, recommencez ;
  3. une semaine après, encore une fois, en chronométrant.

Vous verrez probablement ce qu’Ebbinghaus voyait dans sa chambre berlinoise : chaque réapprentissage est plus court que le précédent. C’est la courbe de l’oubli, version pratique. La traduction anglaise de son livre est d’ailleurs lisible en ligne, et sa biographie vaut le détour : il a aussi inventé l’un des premiers tests à trous.