La méthode des lieux, de Simonide aux champions de mémoire
Un banquet qui s’effondre, un poète qui se souvient de la place de chaque convive : l’histoire de la plus vieille technique de mémoire, et comment l’essayer chez vous.
L’histoire commence par une catastrophe. Au Ve siècle avant notre ère, en Thessalie, le poète Simonide de Céos déclame un éloge lors d’un banquet chez un riche notable, Scopas. On le fait appeler dehors ; pendant qu’il est sorti, le toit de la salle s’écroule. Les corps sont méconnaissables. Simonide, lui, se souvient de l’endroit où chacun était assis, et peut ainsi dire aux familles qui est qui.
C’est Cicéron qui raconte l’anecdote, quatre siècles plus tard, dans son traité De l’orateur. Vraie ou embellie, elle sert à introduire une idée simple : notre mémoire des lieux est excellente, et on peut s’en servir pour retenir tout le reste.
Une technique d’orateur
Pour les Romains, ce n’était pas une curiosité mais un outil de travail. Un avocat ou un sénateur parlait souvent longtemps, sans notes. Le manuel le plus détaillé qui nous soit parvenu est la Rhétorique à Herennius, un traité anonyme du Ier siècle avant J.-C., longtemps attribué à Cicéron.
La recette y est donnée avec précision :
- choisir une suite de lieux (loci) que l’on connaît par cœur : les pièces d’une maison, les colonnes d’un portique, des niches ;
- y déposer des images (imagines) qui représentent ce qu’il faut retenir ;
- le moment venu, parcourir les lieux en pensée, dans l’ordre, et « ramasser » les images.
L’auteur insiste sur un point qui reste valable : les images banales s’oublient. Il faut qu’elles soient frappantes, exagérées, parfois comiques ou choquantes. Une chose ordinaire vue mille fois ne laisse aucune trace ; une chose étrange, oui.
Mille ans de palais de mémoire
La technique traverse le Moyen Âge, où des théologiens comme Albert le Grand et Thomas d’Aquin la recommandent, puis connaît à la Renaissance des versions spectaculaires. L’Italien Giulio Camillo conçoit un « théâtre de la mémoire » en bois, censé ranger tout le savoir du monde sur des gradins. Giordano Bruno en tire des systèmes d’une complexité vertigineuse. Le jésuite Matteo Ricci, missionnaire en Chine à la fin du XVIe siècle, l’enseigne à des lettrés qui préparent les examens impériaux.
L’historienne britannique Frances Yates a raconté cette longue histoire dans L’Art de la mémoire (1966, traduit chez Gallimard en 1975), un livre qui a sorti la technique des oubliettes. Puis l’imprimerie et les cahiers bon marché ont rendu la mémoire « artificielle » moins nécessaire, et la méthode est restée l’affaire de quelques passionnés.
Ce qu’en dit la neurologie
Elle a fait un retour remarqué avec les championnats de mémoire, où des concurrents retiennent l’ordre d’un jeu de cartes mélangé en moins d’une minute. Sont-ils dotés d’un cerveau hors normes ?
En 2003, l’équipe d’Eleanor Maguire, à Londres, a examiné des « mémoristes » de haut niveau (Nature Neuroscience). Pas d’intelligence exceptionnelle, pas de différence de structure cérébrale. En revanche, ils utilisaient presque tous une stratégie spatiale, la méthode des lieux, et sollicitaient pendant l’apprentissage des régions liées à la mémoire spatiale, comme l’hippocampe.
En 2017, Martin Dresler et ses collègues sont allés plus loin (Neuron) : des volontaires sans expérience se sont entraînés à la méthode pendant six semaines. Leur capacité à retenir des listes de mots a nettement progressé, l’effet se voyait encore quatre mois plus tard, et l’organisation de leurs réseaux cérébraux s’était rapprochée de celle des champions. Autrement dit : c’est une compétence qui s’apprend.
Essayez : dix éléments, dix lieux
Prenons un exemple scolaire, les dix premiers éléments du tableau périodique : hydrogène, hélium, lithium, béryllium, bore, carbone, azote, oxygène, fluor, néon. Voici un parcours dans un appartement ordinaire :
- Paillasson — un dirigeable gonflé à l’hydrogène est posé dessus, comme le Hindenburg.
- Portemanteau — des ballons à l’hélium y sont accrochés et parlent d’une voix de canard.
- Miroir — une batterie au lithium gonfle et fait craquer le verre.
- Évier — un béret trempe dans l’eau de vaisselle (bé-ryllium).
- Frigo — il déborde de partout (bore).
- Canapé — un tas de charbon noircit les coussins (carbone).
- Télévision — elle diffuse un reportage au zoo (azote).
- Lavabo — une bouteille de plongée à oxygène y est coincée.
- Lit — un tube de dentifrice au fluor a explosé sur l’oreiller.
- Lampe — c’est un néon rose qui clignote.
Faites le trajet deux fois en pensée, en vous attardant une seconde sur chaque image. Puis fermez les yeux et récitez. Demain matin, recommencez sans relire.
Quelques règles tirées de l’expérience des Anciens comme de celle des champions :
- Utilisez un lieu que vous connaissez vraiment, pas un lieu imaginaire : c’est la familiarité qui fait le travail.
- Un objet par lieu, et des lieux assez différents les uns des autres.
- Des images qui bougent, qui font du bruit, qui sont absurdes. Le dentifrice qui explose se retient ; « du fluor sur le lit », beaucoup moins.
- Le même parcours peut resservir, mais laissez passer quelques jours entre deux listes, sinon les images se mélangent.
Pour quoi faire, au juste ?
La méthode des lieux est imbattable pour les listes ordonnées : les points d’un exposé, des dates, les étapes d’une procédure, une suite de mots de vocabulaire. Elle l’est beaucoup moins pour comprendre une démonstration ou un texte argumenté : là, il faut d’abord saisir le sens. Les orateurs romains ne l’utilisaient d’ailleurs pas pour apprendre leur discours mot à mot, mais pour ne pas perdre le fil.
Elle a surtout une vertu que Simonide n’aurait pas reniée : elle transforme l’apprentissage par cœur, souvent fastidieux, en une petite promenade.